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Par Alex Lantier
5 avril 2012

Des articles de presse et de commentaires de la part de responsables des services du renseignements suggèrent que Mohamed Merah, la personne présentée comme le tireur ayant tué sept personnes dont trois écoliers juifs au cours d'une série d'attentats qui a duré neuf jours à Toulouse, était un informateur des services du renseignement français.

Ces révélations soulèvent des questions sur l'incapacité du renseignement français à interpeller Merah, et sur les considérations politiques qui auraient pu la motiver. L'enquête sur Merah était dirigée par la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), dirigée par Bernard Squarcini - un proche associé du président sortant Nicolas Sarkozy. Sarkozy, qui avant cela était nettement derrière le candidat socialiste François Hollande pour la présidentielle, a bénéficié d'une importante couverture médiatique après les attaques et rattrape maintenant Hollande dans les sondages.

Dans un entretien accordé le 23 mars au Monde, Squarcini a confirmé que Merah s'était rendu de nombreuses fois au Moyen-Orient, alors que ses revenus déclarés étaient à peu près au niveau du salaire minimum : « Il a passé du temps chez son frère au Caire après avoir voyagé au Proche-Orient : Turquie, Syrie, Liban, Jordanie, et même Israël. À Jérusalem, la police découvre un canif dans son sac puis le relâche. Ensuite, il se rend en Afghanistan en passant par le Tadjikistan. Il prend des parcours qui sont inhabituels et n'apparaît pas sur nos radars, ni sur ceux des services extérieurs français, américains et locaux. »

Squarcini semble vouloir renforcer la thèse officielle sur la capacité de Merah à échapper à la police : il serait un indétectable « solitaire » qui « semble s'être radicalisé seul. » Cette version est démentie par des révélations selon lesquelles les agences du renseignement françaises étaient apparemment en contact étroit avec Merah, essayant d'en faire un informateur au sein des réseaux islamistes.

Les Inrockuptibles ont cité des articles italiens selon lesquels Merah travaillait pour la principale agence du renseignement extérieur française, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Ils citaient Il Foglio : « Selon des sources au sein des services de renseignement qui ont parlé avec ll Foglio, la Direction générale de la sécurité extérieure [.] a obtenu pour lui [Mohamed Merah] - en le présentant comme un informateur - une entrée en Israël en septembre 2010, via un poste de contrôle à la frontière avec la Jordanie. [.] Son entrée en Israël, couverte par les Français, visait à prouver au réseau djihadiste sa capacité à passer à travers la frontière avec un passeport européen. »

Contactée par Les Inrockuptibles, la DGSE a refusé de confirmer ou d'infirmer la version d'Il Foglio : « La DGSE ne s'exprime ni sur ses sources, ni sur ses opérations, réelles ou supposées. »

Dans des commentaires d'hier à La Dépêche du Midi, Yves Bonnet - ex-chef de la Direction de la surveillance du territoire (DST), aujourd'hui absorbée par la DCRI - se demandait également si Merah était un informateur de la DCRI.

Bonnet a dit, « Ce qui interpelle, quand même, c'est qu'il était connu de la DCRI non pas spécialement parce qu'il était islamiste, mais parce qu'il avait un correspondant au Renseignement intérieur. Or, avoir un correspondant ce n'est pas tout à fait innocent. Ce n'est pas anodin. » ; « [.] Alors appelez ça "correspondant", appelez ça "officier traitant" [.] je ne sais pas jusqu'où allaient ces relations, voire cette "collaboration" avec le service, mais on peut effectivement s'interroger sur ce point. »

Squarcini a nié que Merah ait été « un informateur de la DCRI ou de n'importe quel service français ou étranger. » Cependant, son entretien dans Le Monde suggère que c'est tout à fait ce qu'était Merah.

De l'aveu même de Squarcini, Merah s'était rendu à plusieurs reprises dans les locaux de la DCRI après ses voyages en Afghanistan et au Pakistan - en Octobre et novembre 2011 - pour discuter de ce qu'il avait vu. Squarcini appelle cela « entretien administratif sans contrainte, puisque nous n'étions pas dans un cadre judiciaire. » Merah donnait donc librement à la DCRI les informations qu'elle lui demandait ; c'est-à-dire qu'il fonctionnait comme un informateur, que ce soit officiellement ou non.

Ces révélations rendent l'incapacité des services à identifier et arrêter Merah encore plus inexplicables. Elles soulèvent également la question de savoir si des responsables du renseignement français ont causé ce retard assez exceptionnel dans l'enquête sur les tueries.

Bien que les attentats aient eu lieu les 11, 15 et 19 mars, Merah n'a été soupçonné que le 20 - après que la police a comparé une courte liste d'islamistes de la région de Toulouse avec une liste d'adresses IP d'ordinateurs ayant consulté une annonce postée par la victime du 11 mars.

Le journaliste Didier Hassoux a déclaré aux Inrockuptibles que la police avait obtenu la liste de 576 adresses IP, « sur l'annonce du premier militaire abattu le 11 mars. » Cependant, d'après le spécialiste des technologies de surveillance Jean-Marc Manach, ce n'est que cinq jours après, le 16 mars, que les adresses IP ont été envoyées aux fournisseurs d'adresses Internet pour identification. Les fournisseurs ont répondu le lendemain.

Ce délai de cinq jours est très inhabituel, Manach note : « D'ordinaire, nous confirme une source policière, ce genre d'opérations ne prend que quelques minutes. Une autre source, proche de ceux qui répondent à ce type de réquisitions judiciaires, indique de son côté qu'elles sont traitées "en 48 heures maximum". »

Autre démenti à la thèse officielle d'un Merah « solitaire, » une vidéo des tueries réalisée par le tireur est arrivée à Al Jazeera lundi en fin de journée, dans une enveloppe affranchie par la poste le 21mars. Pourtant, ce jour-là, Mohamed Merah était confiné dans son appartement et assiégé par la police, qui avait également arrêté son frère, Abdelkader. On ne sait pas qui a envoyé la vidéo, fortement retouchée pour cacher les voix - ce qui pourrait indiquer que Merah avait des complices durant ces tueries.

Les officiels français ont fortement réagi à la nouvelle de la vidéo. Sarkozy a demandé à toutes les chaînes qui recevraient de telles images de ne pas les diffuser, pendant qu'Hollande prévenait Al Jazeera qu'elle risquait de perdre ses droits de diffusion en France si elle publiait cette vidéo.

La position de Hollande sur les vidéos de Toulouse reflète la capitulation des partis bourgeois "de gauche" en France devant l'hystérie sécuritaire après ces tueries tragiques. Personne n'a demandé une enquête sur le rôle des agences du renseignement dans la tuerie, alors que les indices d'une implication de l'Etat se multiplient. Ni le Parti communiste français, ni le Nouveau Parti anticapitaliste, Ni le PS n'ont fait remarquer que le gouvernement de Sarkozy, qui a bénéficié électoralement de ce crime, est légitimement suspect d'être impliqué dans cette affaire.

Cela reflète la dégénérescence de toute la classe politique. Ayant soutenu les guerres impérialistes dans les pays musulmans et les vagues de coupes sociales en France - pendant que les responsables socio-démocrates en Grèce imposaient des coupes encore plus dévastatrices exigées par l'Union européenne - les partis "de gauche" s'appuient maintenant sur les invocations chauvines au patriotisme anti-musulman. Cela les laisse prostrés devant les services de sécurité et la tentative du gouvernement de Sarkozy de transformer les tueries de Toulouse en une occasion pour un coup politique.

(Article original paru le 28 mars 2012)

wsws.org

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