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documentaires



Le masque de la mort rouge est une nouvelle d'Edgar Allan Poe publiée en 1882 et traduite par Charles Baudelaire.
Un petit conte alchimique qui a inspiré le film Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, à relire aujourd'hui.

La Mort Rouge avait pendant longtemps dépeuplé la contrée. Jamais peste ne fut si
fatale, si horrible. Son avatar, c'était le sang, la rougeur et la hideur du sang. C'étaient
des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores,
et la dissolution de l'être. Des taches pourpres sur le corps, et spécialement sur le
visage de la victime, la mettaient au ban de l'humanité, et lui fermaient tout secours et
toute sympathie. L'invasion, le résultat de la maladie, tout cela était l'affaire d'une
demi-heure.

Mais le prince Prospero était heureux, et intrépide, et sagace. Quand ses domaines
furent à moitié dépeuplés, il convoqua un millier d'amis vigoureux et allègres de coeur,
choisis parmi les chevaliers et les dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite
profonde dans une de ses abbayes fortifiées. C'était un vaste et magnifique bâtiment,
une création du prince, d'un goût excentrique et cependant grandiose. Un mur épais et
haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer. Les courtisans, une fois
entrés, se servirent de fourneaux et de solides marteaux pour souder les verrous. Ils
résolurent de se barricader contre les impulsions soudaines du désespoir extérieur et de
fermer toute issue aux frénésies du dedans. L'abbaye fut largement approvisionnée.
Grâce à ces précautions, les courtisans pouvaient jeter le défi à la contagion. Le monde
extérieur s'arrangerait comme il pourrait. En attendant, c'était folie de s'affliger ou de
penser. Le prince avait pourvu à tous le moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y
avait des improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous toutes ses
formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces belles choses et la sécurité. Au dehors,
la Mort Rouge.

Ce fut vers la fin du cinquième ou sixième mois de sa retraite, et pendant que le fléau
sévissait au-dehors avec le plus de rage, que le prince Prospero gratifia ses mille amis
d'un bal masqué de la plus insolite magnificence.

Tableau voluptueux que cette mascarade! Mais d'abord laissez-moi vous décrire les
salles où elle eut lieu. Il y en avait sept, une enfilade impériale. Dans beaucoup de
palais, ces séries de salons forment de longues perspectives en ligne droite, quand les
battants des portes sont rabattus sur les murs de chaque côté, de sorte que le regard
s'enfonce jusqu'au bout sans obstacle. Ici, le cas était fort différent, comme on pouvait
s'y attendre de la part du duc et de son goût très vif pour le bizarre. Les salles étaient si
irrégulièrement disposées que l'oeil n'en pouvait guère embrasser plus d'une à la fois.
Au bout d'un espace de vingt à trente yards il y avait un brusque détour, et à chaque
coude un nouvel aspect. A droite et à gauche, au milieu de chaque mur, une haute et
étroite fenêtre gothique donnait sur un corridor fermé qui suivait les sinuosités de
l'appartement. Chaque fenêtre était faite de verres colorés en harmonie avec le ton
dominant dans les décorations de la salle sur laquelle elle s'ouvrait. Celle qui occupait
l'extrémité orientale, par exemple, était tendue de bleu, et les fenêtres étaient d'un bleu
profond. La seconde pièce était ornée et tendue de pourpre, et les carreaux étaient
pourpres. La troisième, entièrement verte, et vertes les fenêtres. La quatrième, décorée
d'orange, était éclairée par une fenêtre orangée, la cinquième, blanche, la sixième,
violette.

La septième salle était rigoureusement ensevelie de tentures de velours noir qui
revêtaient tout le plafond et les murs, et retombaient en lourdes nappes sur un tapis de
même étoffe et de même couleur. Mais, dans cette chambre seulement, la couleur des
fenêtres ne correspondait pas à la décoration. Les carreaux étaient écarlates, d'une
couleur intense de sang.

Or, dans aucune des sept salles, à travers les ornements d'or éparpillés à profusion çà et
là ou suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni de candélabre. Ni lampes, ni
bougies; aucune lumière de cette sorte dans cette longue suite de pièces. Mais, dans les
corridors qui leur servaient de ceinture, juste en face de chaque fenêtre, se dressait un
énorme trépied, avec un brasier éclatant, qui projetait ses rayons à travers les carreaux
de couleur et illuminait la salle d'une manière éblouissante. Ainsi se produisait une
multitude d'aspects chatoyants et fantastiques. Mais dans la chambre de l'ouest, la
chambre noire, la lumière du brasier qui ruisselait sur les tentures noires à travers les
carreaux sanglants était épouvantablement sinistre, et donnait aux physionomies des
imprudents qui y entraient un aspect tellement étrange, que bien peu de danseurs se
sentaient le courage de mettre les pieds dans son enceinte magique.

C'était aussi dans cette salle que s'élevait, contre le mur de l'ouest, une gigantesque
horloge d'ébène. Son pendule se balançait avec un tic-tac sourd, lourd, monotone; et
quand l'aiguille des minutes avait fait le circuit du cadran et que l'heure allait sonner, il
s'élevait des poumons d'airain de la machine un son clair, éclatant, profond et
excessivement musical, mais d'une note si particulière et d'une énergie telle, que
d'heure en heure, les musiciens de l'orchestre étaient contraints d'interrompre un instant
leurs accords pour écouter la musique de l'heure; les valseurs alors cessaient forcément
leurs évolutions; un trouble momentané courait dans toute la joyeuse compagnie; et,
tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus fous devenaient pâles, et que les
plus âgés et les plus rassis passaient leurs mains sur leurs fronts, comme dans une
méditation ou une rêverie délirante. Mais quand l'écho s'était tout à fait évanoui, une
légère hilarité circulait, par toute l'assemblée; les musiciens s'entre-regardaient et
souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se juraient tout bas, les uns aux autres, que
la prochaine sonnerie ne produirait pas en eux la même émotion; et puis, après la fuite
des soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de l'heure
disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge, et c'étaient le même
trouble, le même frisson, les mêmes rêveries.

Mais en dépit de tout cela, c'était une joyeuse et magnifique orgie. Le goût du duc était
tout particulier. Il avait un oeil sûr à l'endroit des couleurs et des effets. Il méprisait le
décorum de la mode. Ses plans étaient téméraires et sauvages et ses conceptions
brillaient d'une splendeur barbare. Il y a des gens qui l'auraient jugé fou. Ses courtisans
sentaient bien qu'il ne l'était pas. Mais il fallait l'entendre, le voir, le toucher, pour être
sûr qu'il ne l'était pas.

Il avait, à l'occasion de cette grande fête, présidé en grande partie à la décoration
mobilière des sept salons, et c'était son goût personnel qui avait commandé le style des
travestissements. A coup sûr, c'étaient des conceptions grotesques. C'était éblouissant,
étincelant; il y avait du piquant et du fantastique, beaucoup de ce qu'on a vu depuis
dans Hernani. Il y avait des figures vraiment grotesques, absurdement équipées,
incongrûment bâties; des fantaisies monstrueuses comme la folie; il y avait du beau, du
licencieux, du bizarre en quantité, tant soit peu de terrible, et du dégoûtant à foison.
Bref, c'était comme une multitude de rêves qui se pavanaient çà et là dans les sept
salons. Et ces rêves se contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres,
et l'on eût dit qu'ils exécutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs étranges de
l'orchestre étaient l'écho de leur pas.

Et de temps en temps on entend sonner l'horloge d'ébène dans la salle de velours. Et
alors, pour un moment, tout s'arrête, tout se tait, excepté la voix de l'horloge. Les
rêves sont glacés, paralysés dans leurs postures. Mais les échos de la sonnerie
s'évanouissent, ils n'ont duré qu'un instant, et à peine ont-ils fui, qu'une hilarité légère
et mal contenue circule partout. Et la musique s'enfle de nouveau, et les rêves revivent,
et ils se tordent çà et là plus joyeusement que jamais, reflétant la couleur des fenêtres à
travers lesquelles ruisselle le rayonnement des trépieds. Mais dans la chambre qui est
là-bas tout à l'ouest aucun masque n'ose maintenant s'aventurer; car la nuit avance, et
une lumière plus rouge afflue à travers les carreaux couleur de sang, et la noirceur des
draperies funèbres est effrayante; et à l'étourdi qui met le pied sur le tapis funèbre
l'horloge d'ébène envoie un carillon plus lourd, plus solennellement énergique que celui
qui frappe les oreilles des masques tourbillonnant dans l'insouciance lointaine des
autres salles.

Quant à ces pièces-là, elles fourmillent de monde, et le coeur de la vie y battait
fiévreusement. Et la tête tourbillonnait toujours, lorsque s'éleva enfin le son de minuit
de l'horloge. Alors, comme je l'ai dit, la musique s'arrêta; le tournoiement des valseurs
fut suspendu; il se fit partout, comme naguère, une anxieuse immobilité. Mais le timbre
de l'horloge avait cette fois douze coups à sonner; aussi il se peut bien que plus de
pensée se soit glissée dans les méditations de ceux qui pensaient parmi cette foule
festoyante. Et ce fut peut-être aussi pour cela que plusieurs personnes parmi cette
foule, avant que les derniers échos du dernier coup fussent noyés dans le silence,
avaient eu le temps de s'apercevoir de la présence d'un masque qui jusque-là n'avait
aucunement attiré l'attention. Et, la nouvelle de cette intrusion s'étant répandue en un
chuchotement à la ronde, il s'éleva de toute l'assemblée un bourdonnement, puis,
finalement de terreur, d'horreur et de dégoût.

Dans une réunion de fantômes telle que je l'ai décrite, il fallait sans doute une
apparition bien extraordinaire pour causer une telle sensation. La licence carnavalesque
de cette nuit était, il est vrai, à peu près illimitée; mais le personnage en question avait
dépassé l'extravagance d'un Hérode, et franchi les bornes, cependant complaisantes, du
décorum imposé par le prince. Il y a dans les coeurs des plus insouciants des cordes qui
ne se laissent pas toucher sans émotion. Même chez les plus dépravés, chez ceux pour
qui la vie et la mort sont également un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut
pas jouer. Toute l'assemblée parut alors sentir profondément le mauvais goût et
l'inconvenance de la conduite et du costume de l'étranger. Le personnage était grand et
décharné, et enveloppé d'un suaire de la tête aux pieds. Le masque qui cachait le visage
représentait si bien la physionomie d'un cadavre raidi, que l'analyse la plus minutieuse
aurait difficilement découvert l'artifice. Et cependant, tous ces fous joyeux auraient
peut-être supporté, sinon approuvé, cette laide plaisanterie. Mais le masque avait été
jusqu'à adopter le type de la Mort Rouge. Son vêtement était barbouillé de sang, et son
large front, ainsi que tous les traits de sa face, étaient aspergés de l'épouvantable
écarlate.

Quand les yeux du prince Prospero tombèrent sur cette figure de spectre qui, d'un
mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour mieux soutenir son rôle, se
promenait çà et là à travers les danseurs, on le vit d'abord convulsé par un violent
frisson de terreur ou de dégoût; mais une seconde après, son front s'empourpra de
rage.

- Qui ose, demanda-t-il, d'une voix enrouée, aux courtisans debout près de lui; qui ose
nous insulter par cette ironie blasphématoire? Emparez-vous de lui, et démasquez-le;
que nous sachions qui nous aurons à prendre aux créneaux, au lever du soleil!
C'était dans la chambre de l'est ou chambre bleue, que se trouvait le prince Prospero,
quand il prononça ces paroles. Elles retentirent fortement et clairement à travers les
sept salons, car le prince était un homme impétueux et robuste, et la musique s'était tue
à un signe de sa main.

C'était dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de pâles
courtisanes à ses côtés. D'abord, pendant qu'il parlait, il y eut parmi le groupe un léger
mouvement en avant dans la direction de l'intrus, qui fut un instant presque à leur
portée, et qui maintenant, d'un pas délibéré et majestueux, se rapprochait de plus en
plus du prince. Mais par suite d'une certaine terreur indéfinissable que l'audace insensée
du masque avait inspirée à toute la société, il ne se trouva personne pour lui mettre la
main dessus; si bien que, ne trouvant aucun obstacle, il passa à deux pas de la personne
du prince; et, pendant que l'immense assemblée, comme obéissant à un seul
mouvement, reculait du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans
interruption, de ce même pas solennel et mesuré qui l'avait tout d'abord caractérisé, de
la chambre bleue à la chambre pourpre, de la chambre pourpre à la chambre verte, de
la verte à l'orange, de celle-ci à la blanche, et de celle-là à la violette, avant qu'on eût
fait un mouvement décisif pour l'arrêter.

Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exaspéré par la rage et la honte de sa
lâcheté d'une minute, s'élança précipitamment à travers les six chambres, où nul ne le
suivit; car une terreur mortelle s'était emparée de tout le monde. Il brandissait un
poignard nu, et s'était approché impétueusement à une distance de trois ou quatre
pieds du fantôme qui battait en retraite, quand ce dernier, arrivé à l'extrémité de la salle
de velours, se retourna brusquement et fit face à celui qui le poursuivait. Un cri aigu
partit, et le poignard glissa avec un éclair sur le tapis funèbre où le prince Prospero
tombait mort une seconde après.

Alors, invoquant le courage violent du désespoir, une foule de masques se précipita à
la fois dans la chambre noire; et, saisissant l'inconnu, qui se tenait, comme une grande
statue, droit et immobile dans l'ombre de l'horloge d'ébène, ils se sentirent suffoqués
par une terreur sans nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavéreux, qu'ils
avaient empoigné avec une si violente énergie, ne logeait aucune forme humaine.
On reconnut alors la présence de la Mort Rouge. Elle était venue comme un voleur de
nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les salles de l'orgie inondées d'une
rose sanglante, et chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute.
Et la vie de l'horloge d'ébène disparut avec celle du dernier de ces êtres joyeux. Et les
flammes des trépieds expièrent. Et les Ténèbres, et la Ruine, et la Mort Rouge
établirent sur toutes choses leur empire illimité.

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